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Sur 1 000 euros investis en programmatique, 150 partent en impressions dont personne ne saura si elles ont été vues, devant tous les frais.
Axel Chatellin, Fondateur de MAstratos··27 min de lecture
Sur 1 000 euros qui entrent dans une plateforme d’achat programmatique, 150 partent en impressions dont personne ne saura jamais si elles ont été vues. Pas des impressions invisibles : des impressions dont la visibilité n’a pas pu être déterminée du tout. C’est le premier poste de déperdition de la chaîne, devant les frais de la plateforme d’achat, devant ceux de la plateforme de vente, devant la fraude.
Ce poste ne figure sur aucun rapport de campagne, parce que la métrique qui le rendrait visible n’est presque jamais affichée à côté de celle que tout le monde regarde.
Deux taux, deux dénominateurs, un seul affiché
La norme classe les impressions en trois catégories qu’elle dit « mutuellement exclusives » : visibles, non visibles, et statut indéterminé. Cette troisième catégorie n’est pas un jugement de qualité. C’est une absence de verdict :
« Undetermined Ad Impression: These represent served impressions where the viewable status cannot be determined because of any conditions that do not allow that decision to be made. »
De là découlent deux taux, et c’est là que tout se joue :
Le taux de mesurabilité rapporte les impressions mesurées au total servi.
Le taux de visibilité rapporte les visibles aux seules mesurées.
La norme fournit son propre exemple chiffré, et il est édifiant. Mille impressions : 300 visibles, 200 non visibles, 500 indéterminées.
Le taux de mesurabilité est de 50 %. Le taux de visibilité affiché est de 60 %, parce qu’il ne se calcule que sur les 500 impressions qu’on a réussi à observer. Et la part réellement visible sur le total est de 30 %.
Le document précise même qu’il ne faut pas présenter ce 30 % comme le taux de visibilité :
« Viewable Ad Impression measurers should not refer to the 30% in the Impression Distribution category as the “Viewable Rate” since it assumes that all undetermined were non-viewable, thought to be an overly conservative presentation. »
L’argument est défendable : on ne sait pas si les indéterminées étaient visibles, donc les compter comme non visibles serait injuste. Mais le résultat pratique est qu’un rapport peut annoncer 60 % de visibilité en toute rigueur, sur une campagne dont on ignore le sort de la moitié des impressions.
Sur données réelles, l’écart est du même ordre. Une étude portant sur 21 annonceurs et 35,5 milliards d’impressions mesure une mesurabilité médiane de 86 % et une visibilité de 85 % parmi les mesurées. Le produit des deux donne le seul chiffre honnête :
« Given that 86 percent of total impressions were measurable and 85 percent of measurable impressions were viewable, only 73 percent of total impressions were both measurable and viewable. »
Avec une dispersion considérable entre annonceurs : de 0,02 % à 99,61 % de mesurabilité, et quatre participants sous les 20 %.
Trois causes, toutes documentées par les normes et par l’étude.
Les cadres intégrés intersites. Une annonce servie dans une iframe dont le domaine diffère de celui de la page ne peut pas, pour des raisons de sécurité du navigateur, interroger la géométrie du document parent. Le script de mesure est là, il s’exécute, mais il ne peut pas savoir où se trouve l’annonce à l’écran. La norme y consacre une section entière et va jusqu’à créer une métrique dédiée, le « see-through rate », pour quantifier jusqu’où le mesureur arrive à voir dans les cadres imbriqués. Un avis publié en 2012 chiffrait déjà l’ampleur : les iframes intersites expliquaient trois quarts des impressions non mesurées sur les emplacements de réseau.
Les environnements sans script. Certains lecteurs vidéo, certaines plateformes n’exécutent pas de JavaScript. Sans script, pas de mesure.
Les applications et la télévision connectée. C’est le cas le plus radical, parce que la définition même de la visibilité y perd son sens : parler de « 50 % des pixels dans l’espace visible de l’onglet du navigateur » n’a aucune signification sur un téléviseur. La norme le reconnaît explicitement :
« OTT often cannot be measured in the same way as traditional digital video delivery due to limitations on JavaScript and SDK in OTT environments, as well as additional challenges such as TV Off detection. »
Ce qui remplace la mesure de pixels dans cet univers, ce sont des contrôles d’état : détecter que le téléviseur est éteint alors que l’appareil continue de fonctionner, détecter la lecture en continu sans personne devant. Un kit de mesure standardisé existe pour les applications, mais sa couverture annoncée sur la télévision connectée était encore de 40 % du marché en mai 2024, après extension à deux grands fabricants.
Le chiffre de 150 euros sur 1 000 mérite d’être décomposé, parce que sa formation explique pourquoi il passe inaperçu.
Le non mesurable représente 14 % des impressions mais 21,5 % de la dépense. L’étude en donne la raison :
« Video as a format over-indexes for non-measurable inventory, and also has higher CPMs resulting in the delta we see here of 14 percent of impressions but 21.5 percent of spend. »
Autrement dit, le problème se concentre là où le mille coûte le plus cher. Vous perdez proportionnellement plus d’argent que d’impressions, ce qui rend le poste invisible pour qui raisonne en volume.
Comparé aux autres lignes de la même décomposition, sur 1 000 euros entrés dans la plateforme d’achat : frais de plateforme côté achat 80, frais additionnels 20, frais de données 60, frais de plateforme côté vente 130. Puis, sur le revenu vendeur : non visible 95, fraude 5, non mesurable 150, inventaire sans valeur 100.
Le poste non mesurable est le plus lourd de toute la chaîne, devant le plus élevé des frais de plateforme. Et contrairement aux frais, il n’apparaît sur aucune facture.
Reste une question que personne ne pose : une impression « visible » au sens de la norme, c’est-à-dire 50 % des pixels pendant une seconde, produit-elle quoi que ce soit ?
D’abord, d’où vient ce seuil. Pas d’une étude de perception. D’une négociation entre trois associations professionnelles en 2012, validée par un pilote portant sur 22 campagnes et plus de trois milliards d’impressions. Le responsable de l’organisme a expliqué publiquement le raisonnement : le seuil a été retenu parce que 80 % des annonces qui le franchissaient restaient également visibles au critère plus strict de 100 % des pixels. C’est une calibration entre deux méthodes de mesure, pas une durée validée comme suffisante pour produire un effet.
Ensuite, ce que dit la recherche. La seule étude expérimentale causale sur le lien entre durée d’exposition et mémorisation, publiée dans les actes d’une conférence de l’ACM, ne teste aucune durée inférieure à cinq secondes. Le seuil réglementaire d’une seconde se situe donc entièrement en dessous de la plage jamais explorée. Les auteurs constatent que la mémorisation « augmente fortement dans les dix premières secondes ».
Enfin, les deux travaux qui ont testé le seuil lui-même ne sont pas d’accord. Une expérimentation randomisée, restée à l’état de document de travail et jamais publiée en revue à comité de lecture à ma connaissance, conclut que « tout ce qui se situe sous 75 % ou 5 secondes fonctionne bien moins bien », et que « les annonceurs devront comprendre que le standard n’est pas suffisant du point de vue de l’efficacité publicitaire ». Ses auteurs relèvent que leur propre étude observationnelle, sur les mêmes données, suggérait l’inverse, et attribuent l’écart à un biais d’endogénéité. À l’opposé, un article paru dans le Journal of Advertising en 2025 conclut à une validité concordante du seuil d’une seconde avec l’attention mesurée par oculométrie, et à une capacité prédictive sur le rappel de marque.
Ce qui est en revanche établi par un travail causal publié dans le Journal of Marketing Research en 2025 : une seconde de regard supplémentaire, réellement mesurée à l’oculomètre, augmente de 3,4 points la probabilité de rappel et de 0,7 point la probabilité de choisir la marque. Notez la différence : cela porte sur des secondes de regard effectif, pas sur le franchissement d’un seuil déclaratif.
Après quatorze ans d’usage de cette mesure comme monnaie d’échange, il n’existe donc pas de consensus scientifique sur sa validité prédictive.
Il y a une manière de trancher le débat sans prendre parti : regarder ce que font les organismes qui ont créé la mesure.
En novembre 2025, l’IAB et le MRC ont publié conjointement un référentiel entièrement nouveau, consacré à la mesure de l’attention. Créer une couche de mesure supplémentaire, quatorze ans après avoir fait de la visibilité une monnaie d’échange, est en soi une réponse. Le document est d’ailleurs d’une prudence que la norme de visibilité n’a jamais eue :
« Attention is not intended to serve as a standalone measure of ad effectiveness of business results. »
Et il range explicitement la visibilité dans une catégorie qui n’est pas celle de la qualité média, mais celle de la vérification de livraison, aux côtés du comptage d’impressions.
Ce classement n’est pas nouveau. Il figurait déjà, en creux, dans la définition d’origine de l’impression visible :
« It is recognized that an “opportunity to see” the ad exists with a viewable ad impression, which may or may not be the case with a served ad impression. »
Une opportunité d’être vu. L’organisme qui a créé la mesure n’a jamais prétendu qu’elle établissait que quelqu’un avait vu quoi que ce soit.
Demandez le taux de mesurabilité à côté du taux de visibilité. C’est la seule action de cet article qui ne coûte rien et change tout. Un taux de visibilité sans son taux de mesurabilité est ininterprétable, et l’organisme de normalisation fournit les deux formules précisément pour qu’on les lise ensemble.
Multipliez les deux. 86 % de mesurabilité et 85 % de visibilité ne font pas 85 %, ils font 73 %. C’est ce nombre qui décrit votre campagne.
Traitez la vidéo à part. C’est là que le non mesurable se concentre, et c’est là que le mille coûte le plus cher. Un rapport agrégé display et vidéo masque le problème par construction.
Ne comptez pas sur le CPM visible pour régler l’affaire. La documentation de Google est explicite : dans ce mode de facturation, « une petite partie des impressions servies peut être facturée ». Vous écartez le non visible mesuré, pas le jamais mesuré.
Et arbitrez sur les éditeurs qui acceptent les balises. La recommandation de l’étude est de privilégier ceux qui les acceptent, avec pour objectif que 100 % des impressions soient mesurables, et de ne payer que les impressions mesurables. C’est un critère de sélection d’inventaire, pas un réglage technique, et il se négocie.
Un dernier point, qui est moins un conseil qu’un avertissement de lecture. Même à 100 % de mesurabilité et 100 % de visibilité, vous n’aurez pas démontré que quelqu’un a regardé votre publicité. Vous aurez démontré qu’elle a été livrée dans des conditions où c’était possible. C’est utile, c’est nécessaire, et ce n’est pas la même chose.
Ce que l’on accepte de payer, et à quelles conditions de mesure, se tranche au moment du plan et non du bilan. C’est l’objet de notre page stratégie média.
Questions fréquentes
Quelle différence entre taux de mesurabilité et taux de visibilité ?
Ils n'ont pas le même dénominateur. Le taux de mesurabilité rapporte les impressions mesurées au total servi. Le taux de visibilité rapporte les visibles aux seules mesurées. Un taux de visibilité de 60 % peut donc porter sur la moitié seulement de vos impressions, et ne rien dire de l'autre moitié.
Pourquoi une impression est-elle non mesurable ?
Trois causes documentées : des cadres intégrés intersites qui empêchent le script de voir la position réelle de l'annonce, des environnements qui n'exécutent pas de script comme certains lecteurs vidéo, et des applications qui n'intègrent pas le kit de mesure standard. La télévision connectée cumule les trois.
Combien cela coûte-t-il réellement ?
150 dollars sur 1 000 entrant dans une plateforme d'achat, selon une étude portant sur 35,5 milliards d'impressions. C'est plus que n'importe quel poste de frais pris isolément, y compris les frais de plateforme côté vente à 130 dollars.
D'où vient le seuil de 50 % des pixels pendant une seconde ?
D'une négociation entre trois associations professionnelles en 2012, validée par un pilote de faisabilité technique. Le responsable de l'organisme a expliqué qu'il avait été retenu parce que 80 % des annonces le franchissant restaient visibles au critère plus strict. C'est une calibration entre deux méthodes de mesure, pas une durée validée par la recherche.
Acheter au CPM visible règle-t-il le problème ?
Non, il le réduit. La documentation de Google précise qu'en mode CPM visible, une petite partie des impressions servies peut malgré tout être facturée. Le mode de facturation écarte le non visible mesuré, il ne garantit pas d'écarter le jamais mesuré.
Un article traite un cas général et s'arrête là. Un diagnostic part de vos pages, de vos chiffres et de vos contraintes, et dit ce qui bloque en premier. Nous concevons des marques, des sites et des dispositifs d'acquisition pour des entreprises B2B, et la conversation commence toujours par ce constat.