L’indice de lisibilité que votre traitement de texte affiche, et que votre outil de référencement présente comme un critère, a été calibré par régression sur dix-huit passages de manuels techniques de la Marine américaine, lus par 531 recrues en septembre et octobre 1974.
Dix-huit points de données. C’est l’intégralité de sa base empirique, et je l’ai lue dans le rapport d’origine, qui est public.
Ce n’est pas une anecdote amusante, c’est le cœur du problème : cet indice est aujourd’hui appliqué à de la prose commerciale française, par des outils qui le présentent comme un facteur de référencement, alors qu’il a été ajusté sur des manuels d’entretien de moteurs lus par de jeunes Américains il y a cinquante ans. Cet article fait le tri entre ce qui est mesuré, ce qui est normé, et ce qui relève du folklore de métier.
Ce que mesure vraiment un indice de lisibilité
La formule est simple au point d’être inquiétante : elle combine le nombre moyen de mots par phrase et le nombre moyen de syllabes par mot. Rien d’autre. Ni le vocabulaire, ni la structure, ni la logique de l’argument, ni le sujet.
Le rapport d’origine, daté de février 1975, donne la formule et son dispositif. Les trois formules étudiées « ont été dérivées des résultats de tests de 531 militaires engagés de la Marine inscrits dans quatre écoles de formation technique ». Le matériel : « dix-huit passages totalisant 3 067 mots ont été utilisés », pour une « longueur moyenne de passage de 170 mots ».
Le critère de validation vaut d’être lu deux fois. « Un passage se voyait attribuer un niveau scolaire donné dans le cas où 50 % des sujets lisant à ce niveau obtenaient 35 % ou mieux au test de closure. » Autrement dit : la moitié des lecteurs comprenant un tiers du texte suffisait à valider le niveau.
Et les chercheurs de l’époque le savaient. Dès 1948, deux chercheurs travaillant sur le même matériel de référence écrivaient : « ce matériel, il faut le noter, présente de sérieuses déficiences en tant que critère, mais c’est le meilleur dont nous disposions à l’heure actuelle ». La réserve est contemporaine de l’invention de la formule, et elle a été perdue en route.
Pourquoi un bon score ne veut rien dire
La critique la plus complète du sujet tient en une analogie, formulée par un chercheur du domaine et reprise par une spécialiste de la communication technique : « attendre que la compréhension s’améliore en écrivant pour satisfaire une formule de lisibilité revient à allumer une allumette sous un thermomètre pour réchauffer la pièce. La température affichée monte, mais la pièce ne se réchauffe pas ».
Trois démonstrations concrètes en découlent, et elles sont faciles à vérifier soi-même.
Deux phrases de difficulté opposée obtiennent le même score. « Je fais signe de la main » et « je renonce à mes droits » sont identiques pour l’indice, puisqu’ils ont la même longueur et le même compte de syllabes. Ils ne sont évidemment pas du même niveau de difficulté.
Une phrase plus longue peut être plus facile. L’exemple cité est parlant : quatre phrases courtes et hachées obtiennent un meilleur score qu’une seule phrase plus longue qui les relie explicitement, alors que la seconde est plus facile à comprendre, précisément parce qu’elle montre les relations entre les informations.
Et une réécriture qui améliore la compréhension peut dégrader le score. C’est arrivé dans un travail sur des instructions destinées à des jurés : les versions révisées obtenaient de meilleurs scores de compréhension et de moins bons scores de lisibilité, parce que les auteurs avaient ajouté des mots pour expliciter les liens logiques.
L’ordre de grandeur du gain réel. Une revue de 36 études ayant tenté d’améliorer la compréhension en améliorant les scores de lisibilité constate que seule la moitié y est parvenue, et qu’il leur a fallu déplacer le score de six niveaux scolaires et demi en moyenne pour obtenir un effet.
Un défaut propre au web mérite d’être signalé. Si vous structurez votre texte en listes à puces et que vous l’aérez, les formules de lisibilité vous diront que vos phrases sont longues. Le format qui aide le lecteur dégrade mécaniquement le score.
Google ne regarde pas ce score, et l’a dit
C’est le point qui règle la question pour une entreprise qui publie.
Interrogé sur la façon dont Google évalue la qualité d’un contenu et sur l’importance d’indicateurs comme le niveau de lecture, un porte-parole de l’entreprise a répondu que Google ne dispose pas « de ces algorithmes de base qui se contentent de compter les mots et d’essayer de déterminer le niveau de lecture sur la base de ces algorithmes existants ». Et il a précisé que la question n’est pas d’utiliser un score de niveau de lecture pour dire si c’est bon ou mauvais, mais de savoir « si cela correspond à ce que les gens recherchent ».
J’ai par ailleurs lu la documentation officielle de Google sur la création de contenu utile. Elle ne mentionne ni lisibilité, ni niveau de lecture, ni aucun score. Les seules formulations proches sont des questions d’auto-évaluation sur les fautes d’orthographe et le soin apporté à la production.
Conclusion pratique : le score de lisibilité affiché par votre extension de référencement est une invention d’éditeur de logiciel. Ce n’est pas un signal de classement, Google a dit ne pas le calculer, et sa documentation n’en parle nulle part.
Et en français, rien n’a jamais été validé sur de la prose commerciale
L’indice anglais ne se transpose pas tel quel. Les auteurs de la première formule française, en 1958, l’écrivaient déjà : il faut modifier les coefficients avant de l’appliquer au français, « puisque les mots sont en moyenne 1,15 fois plus longs dans les textes francophones que dans les textes anglophones ».
Cette adaptation a été mesurée sur un corpus, et le résultat est faible : un coefficient de 0,55 pour 33 % d’exactitude de classement, soit des performances « au mieux équivalentes » à une référence de base.
La seule formule réellement conçue pour le français, et non adaptée de l’anglais, date de 1975. Elle a été construite au laboratoire de pédagogie expérimentale d’une université belge, et calibrée sur trois tranches scolaires d’écoliers belges. Elle est pratiquement absente des outils grand public.
Ce que votre outil affiche en français est donc, dans l’immense majorité des cas, un indice anglais appliqué tel quel ou avec un coefficient bricolé, sur un texte destiné à des dirigeants d’entreprise, pour un usage que ses auteurs n’ont jamais envisagé.
Ce qui remplace le score : une norme qui juge sur le résultat
Une norme internationale sur le langage clair existe depuis 2023, et elle est construite exactement à l’inverse des indices.
Elle pose quatre principes directeurs, et aucun n’est un seuil : le lecteur obtient ce dont il a besoin, il le trouve facilement, il le comprend facilement, et il peut l’utiliser facilement. La définition de référence du langage clair dit la même chose : une communication est en langage clair si les mots, les phrases, la structure et la conception permettent au destinataire visé de facilement trouver, comprendre et utiliser l’information dont il a besoin.
Aucune longueur de phrase, aucun nombre de syllabes, aucun score. Le critère est le destinataire visé et ce qu’il parvient à faire. C’est plus exigeant qu’un indice, parce que ça ne se vérifie pas en cliquant sur un bouton, et c’est la seule approche qui résiste aux contre-exemples cités plus haut.
En France, trois obligations réelles existent, même si aucune ne s’appelle « langage clair ».
Les clauses des contrats proposés par les professionnels aux consommateurs « doivent être présentées et rédigées de façon claire et compréhensible », et surtout « elles s’interprètent en cas de doute dans le sens le plus favorable au consommateur ». C’est la sanction la plus intéressante du droit français sur ce sujet : ce n’est pas une amende, c’est que la clause ambiguë se retourne contre celui qui l’a écrite.
L’information sur les données personnelles doit être fournie « d’une façon concise, transparente, compréhensible et aisément accessible, en des termes clairs et simples ».
Et la simplification du langage administratif est une politique publique portée depuis 2024, pas une norme opposable aux entreprises.
La leçon pour une PME : personne ne vous impose un score. On vous impose un résultat, et on sanctionne l’obscurité en interprétant le doute contre vous.
Ce que les expériences établissent réellement
La littérature randomisée sur l’écriture commerciale est maigre, rapportée au volume d’affirmations du secteur. Voici ce qui tient.
Sur le volume de contenu, l’expérience la plus solide porte sur deux essais menés en conditions commerciales réelles, avec 535 puis 27 900 participants. Sa conclusion : « les résultats observés indiquent une corrélation négative entre la quantité d’information sur une page web et la prise de décision et l’engagement des utilisateurs ». Plus de contenu, moins de conversion.
Deux réserves que les auteurs posent eux-mêmes : la tâche mesurée est précise, il s’agit de donner son adresse électronique, et leurs résultats contredisent la littérature antérieure sur la confiance et la persuasion. Généraliser en « la bonne longueur est de X mots » n’est donc pas soutenable.
Sur le pouvoir d’une justification, l’expérience classique est connue et sa nuance est systématiquement supprimée. Demander à passer devant quelqu’un sans donner de raison obtient environ 60 % d’accord ; avec une vraie raison, 94 % ; et avec une raison vide de sens, environ 93 %. Le troisième chiffre est le résultat intéressant : ce n’est pas la qualité de la raison qui agit, c’est sa présence. Mais l’effet disparaît dès que la demande devient coûteuse, ce qui limite sérieusement sa transposition à une offre commerciale.
C’est à peu près tout. Le reste de ce qui circule est constitué d’études de cas propriétaires, sans randomisation documentée, sans intervalle de confiance, sans réplication, et avec un biais de publication massif puisque personne ne publie son test raté.
Les quatre règles les plus enseignées, et ce qu’elles valent
« Huit personnes sur dix lisent le titre, deux sur dix lisent le reste. » Le publicitaire à qui on l’attribue a écrit autre chose : « en moyenne, cinq fois plus de gens lisent le titre que le corps du texte. Quand vous avez écrit votre titre, vous avez dépensé quatre-vingts centimes de votre dollar ». Les 80 % désignent le budget du client, pas une proportion de lecteurs. Et un rapport de cinq contre un n’est pas un rapport de huit contre deux : la version qui circule est arithmétiquement incohérente avec son original. Elle n’était par ailleurs appuyée sur aucune étude dès le départ.
« On a huit secondes d’attention, moins qu’un poisson rouge. » Entièrement faux, et c’est le cas le mieux documenté du dossier. Une enquête de la BBC a remonté la chaîne : le chiffre apparaît dans un rapport d’entreprise de 2015, qui l’attribue à un agrégateur de statistiques ; or les deux sources que ce dernier cite, une bibliothèque de médecine et une agence de presse, « ne peuvent retrouver aucune trace de recherche étayant ces chiffres ». Une spécialiste de l’attention interrogée répond que l’idée d’une durée d’attention moyenne est « plutôt dénuée de sens », l’attention étant dépendante de la tâche. Et une chercheuse ayant consacré près d’un demi-siècle au comportement des poissons note que le poisson rouge « est devenu un système modèle pour étudier le processus d’apprentissage et de formation de la mémoire, précisément parce qu’il a une mémoire et qu’il apprend ».
Les « mots qui font vendre ». J’ai cherché une liste validée. Il n’en existe aucune. Les listes vendues comme telles proviennent exclusivement d’éditeurs de logiciels et d’agences, elles ne se recoupent pas entre elles, et aucune ne cite de protocole. Le chiffre le plus cité pour les vanter est attribué à un éditeur de formulaires de capture, sans étude ni échantillon.
Le modèle en quatre étapes que tout le monde enseigne. Son attribution est fausse, et c’est documenté depuis 2023. Le travail historique qui l’établit conclut que « l’hypothèse dominante selon laquelle E. St. Elmo Lewis aurait inventé et formulé le modèle n’est pas étayée, ou repose sur des preuves faibles », et qu’« il n’existe aucune preuve indiquant que Lewis ait inventé le prototype en 1898 ou aux alentours ». L’attribution remonte à une phrase sans note de bas de page, écrite en 1925, recopiée depuis sans vérification, y compris par le manuel de marketing le plus vendu au monde pendant cinquante ans.
Quant à sa validité, une revue de littérature de référence a cherché une hiérarchie temporelle des effets publicitaires et n’en a trouvé « que peu de soutien ». Ce n’est pas un modèle validé, c’est un moyen mnémotechnique de formation commerciale du début du vingtième siècle.
Comment nous intervenons
Nous arrivons rarement par le texte. Nous arrivons parce qu’une page ne convertit pas, et que quelqu’un a proposé de « retravailler le copywriting ».
Nous commençons par la question à laquelle la page répond. Une page qui ne convertit pas répond le plus souvent à une autre question que celle que son visiteur se posait. Aucune réécriture ne corrige cela, et aucun score ne le détecte.
Nous regardons ce que le lecteur doit pouvoir faire après avoir lu. C’est le critère de la norme, et c’est le seul qui se teste. Si cinq personnes de votre cible lisent la page et ne savent pas dire ce que vous proposez ni à qui, le problème est là.
Nous retirons les règles qui coûtent de l’argent. La plus fréquente est la chasse aux phrases longues, qui hache les textes explicatifs et dégrade la compréhension au profit d’un score. Sur une offre qui demande à être comprise avant d’être achetée, c’est contre-productif.
Nous arbitrons la longueur sur le travail de la page, pas sur une doctrine. Une page dont le seul objet est de recueillir une adresse gagne à être brève, la seule expérience à grande échelle disponible le montre. Une page qui doit lever quatre objections avant un rendez-vous, non.
Par où commencer
Désactivez l’affichage du score de lisibilité dans votre outil. Il n’est pas un facteur de classement, Google a dit ne pas le calculer, et le suivre vous fait hacher vos explications.
Faites lire une page à cinq personnes de votre cible. Demandez-leur ensuite ce que vous proposez, à qui, et quelle est l’étape suivante. C’est le test de la norme, et il coûte une heure.
Comptez ce que votre page demande au lecteur. Si son seul travail est de laisser une adresse, raccourcissez. Si elle doit lever des objections avant un rendez-vous, la brièveté n’est pas l’objectif.
Ne citez aucun des quatre chiffres de cet article dans vos supports. Ils sont tous dans les présentations de vos concurrents, et aucun ne tient.
En bref
L’indice de lisibilité le plus répandu a été calibré sur 18 passages de manuels de la Marine américaine, 3 067 mots au total, lus par 531 recrues en 1974. Son critère de validation : la moitié des lecteurs comprenant un tiers du texte.
Ces formules ne comptent que des longueurs de phrase et des syllabes. Une phrase plus longue mais plus explicite obtient un moins bon score tout en étant mieux comprise, et une réécriture qui améliore la compréhension peut dégrader le score.
Google a explicitement démenti calculer un niveau de lecture, et sa documentation sur le contenu utile n’en parle nulle part.
Aucune formule française n’a jamais été validée sur de la prose commerciale destinée à des adultes.
La norme internationale sur le langage clair, elle, juge sur le résultat obtenu chez le lecteur, et le droit français sanctionne l’obscurité en interprétant le doute contre celui qui a rédigé.
Enfin, les quatre règles les plus enseignées du métier reposent soit sur une citation déformée, soit sur un chiffre intraçable, soit sur une attribution fausse vieille d’un siècle.