Trois mots, une séquence, et un ordre qui n’est pas négociable. La plupart des entreprises commencent pourtant par le troisième.
Segmenter, cibler, positionner. On découpe un marché en groupes, on choisit ceux qu’on va viser, et on décide seulement ensuite de la place qu’on veut occuper dans leur esprit. Décider de son positionnement avant de savoir face à qui revient à choisir sa place dans une file d’attente sans savoir qui est devant.
Cet article est le pilier de notre série sur le ciblage. Il donne la démarche complète et renvoie, à chaque étape, vers les articles qui la détaillent.
SCP, et pas CSP
Réglons le vocabulaire d’abord, parce que la confusion est extrêmement répandue et qu’elle n’est pas anodine.
SCP est le sigle de segmentation, ciblage, positionnement. C’est une démarche, une séquence de trois décisions.
CSP désigne la catégorie socio-professionnelle. C’est une variable, au même titre que l’âge, la localisation ou la fréquence d’achat. On peut l’utiliser pour segmenter, ou pas.
Et la CSP est une nomenclature officielle, pas une notion floue. L’INSEE publie et maintient les professions et catégories socioprofessionnelles, dont la version en vigueur est la PCS 2020. Elle compte 6 groupes socioprofessionnels, 29 catégories, environ 126 professions regroupées et environ 310 professions détaillées, contre 486 dans la version précédente de 2003. C’est un outil de codage statistique rigoureux, conçu pour décrire la population active française, pas pour prédire un comportement d’achat.
La CSP est donc un outil qui sert éventuellement à la première étape du SCP. Confondre les deux, c’est confondre une clé à molette et le fait de réparer une voiture. Cette confusion se rencontre jusque dans des documents professionnels, et elle a une conséquence pratique : elle fait croire que segmenter consiste à trier par catégorie socio-professionnelle, ce qui est l’une des façons les moins pertinentes de le faire dans la plupart des marchés.
D’où vient la démarche, et ce que dit la définition officielle
Le concept n’est pas une invention de consultants. Il a été formalisé dans un article de Wendell R. Smith publié en juillet 1956 dans le Journal of Marketing, sous le titre « Product Differentiation and Market Segmentation as Alternative Marketing Strategies » (volume 21, numéro 1, pages 3 à 8, DOI 10.1177/002224295602100102). L’article est aujourd’hui derrière un mur payant, nous le signalons pour que vous ne perdiez pas de temps à le chercher gratuitement.
Sa thèse, telle que la rapportent les résumés académiques, est que la théorie économique classique suppose une demande homogène alors qu’elle ne l’est pas, et qu’une entreprise dispose de deux réponses à cette hétérogénéité : différencier son offre pour rapprocher la demande d’elle, ou segmenter le marché pour ajuster son offre à des demandes qui existent déjà. Soixante-dix ans plus tard, l’alternative est restée la même.
Il existe par ailleurs une définition officielle française, ce que peu de gens savent. La Commission d’enrichissement de la langue française a publié au Journal officiel du 30 janvier 2005 le terme « analyse par segmentation », défini comme une « méthode statistique de la mercatique consistant à définir des sous-ensembles au sein d’une population générale donnée ».
Notez ce que cette définition dit et ne dit pas : elle qualifie la segmentation de méthode statistique. Elle ne dit rien de ce qu’on en fait. C’est précisément la distinction entre segmentation et ciblage sur laquelle nous revenons plus bas.
Segmenter, c’est découper pour agir
Segmenter ne consiste pas à décrire un client moyen. C’est exactement l’inverse : il s’agit d’identifier des groupes différents et homogènes à l’intérieur d’un même marché, sur des critères choisis, de telle sorte que chaque groupe justifie un traitement particulier.
Le mot important est justifie. Un découpage qui n’appelle aucune décision différente d’un groupe à l’autre est un exercice statistique, pas une segmentation.
Le contre-exemple qui fait comprendre la règle en dix secondes est donné par le Mercator, manuel de référence du marketing francophone. On peut découper le marché du shampooing selon la taille des acheteurs : moins d’un mètre soixante-dix, entre un mètre soixante-dix et un mètre quatre-vingt, au-delà. Ce découpage est parfaitement rigoureux, parfaitement mesurable, et parfaitement inutile, parce qu’il ne change rien à ce qu’on vend ni à la façon dont on le vend. Segmenter par nature de cheveux, en revanche, conduit à des produits différents.
Retenez la question : est-ce que je ferais quelque chose de différent pour ce groupe ? Si la réponse est non, le segment n’existe pas.
Segmenter par produits ou par clients, ce n’est pas la même chose
C’est la confusion la plus fréquente après celle du sigle, et elle est coûteuse.
La segmentation par produits regroupe les offres directement substituables entre elles. Elle sert à structurer un marché, à évaluer des parts, à situer des concurrents. Toute industrie a la sienne, souvent héritée de contraintes de production.
La segmentation par clients regroupe des personnes ou des entreprises dont les attentes et les comportements diffèrent. C’est la seule qui permette de décider quoi que ce soit en marketing.
Les deux ne se recoupent presque jamais, pour une raison simple : les mêmes clients achètent des produits appartenant à des segments de produits différents. Et surtout, un découpage par produits ne dit rien des motivations ni des attentes. Une entreprise qui pense segmenter sa clientèle alors qu’elle a segmenté son catalogue prendra des décisions marketing sur une information qui n’en contient pas.
Les quatre familles de critères
Il existe à peu près mille façons de découper un marché. Les critères usuels se rangent en quatre familles, dont les deux premières décrivent des caractéristiques générales des personnes et les deux dernières se rapportent au produit ou au besoin.
Cette tension explique une grande partie des mauvaises segmentations. On choisit les critères qu’on a sous la main, c’est-à-dire les plus faciles à obtenir, et on découvre trop tard qu’ils ne séparent rien.
Un exemple que donne le Mercator est éclairant. Une grande banque avait segmenté sa clientèle par profession, et organisé son marketing en conséquence : un responsable pour les agriculteurs, un pour les notaires, un pour les professions de santé. L’audit a montré que la profession n’était pas le bon critère, parce qu’elle ne séparait pas des comportements différents. D’autres critères se sont révélés bien plus discriminants, et ils étaient transversaux aux professions : être indépendant ou salarié, urbain ou rural, avoir des revenus faibles ou élevés. Un notaire à gros cabinet ressemble davantage à un patron de laboratoire d’analyses qu’à un notaire de campagne.
Combien d’entreprises segmentent réellement ? Personne ne le sait
Nous avons cherché une donnée solide pour situer la pratique, et nous ne l’avons pas trouvée. Le dire vaut mieux que reprendre un chiffre invérifiable.
Les enquêtes de cabinets sont inaccessibles ou impossibles à recouper. La plus citée sur l’usage des outils de gestion est publiée par un grand cabinet de conseil depuis 1993 et donne un taux d’usage de la segmentation client autour de la moitié des entreprises interrogées. Nous ne la citons pas avec son chiffre, pour une raison simple : ni la page, ni le rapport source ne sont accessibles à la vérification, un dispositif anti-robot bloquant l’accès. Un chiffre qu’on ne peut pas rouvrir n’est pas une source.
L’enquête la plus rigoureuse du domaine ne répond pas à cette question. Le CMO Survey, mené par la Fuqua School of Business de l’université Duke avec l’American Marketing Association et Deloitte, publie bien sa méthodologie et reste en accès libre : son édition de 2026 a sollicité 2 111 dirigeants marketing d’entreprises américaines, obtenu 308 réponses pour un taux de 14,6 %, dont 97 % de niveau vice-président ou supérieur. Mais ce qu’elle mesure sur la segmentation porte sur l’usage de l’intelligence artificielle, pas sur la pratique de la segmentation elle-même.
Ce vide vaut d’être connu. Quand on vous affirme que telle proportion d’entreprises segmente, ou que la segmentation augmente les performances de tel pourcentage, demandez la source et essayez de l’ouvrir. Dans la plupart des cas, elle mène à un éditeur de logiciel qui vend un outil de segmentation.
Les quatre conditions d’une segmentation qui tient
C’est le test à appliquer avant d’engager quoi que ce soit. Les quatre conditions sont cumulatives : une segmentation qui en rate une seule ne sert à rien.
La quatrième mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle est presque toujours mal lue. On entend souvent qu’un segment doit être « assez gros ». C’est faux. Ce qui doit être substantiel, c’est la rentabilité attendue de l’activité qu’on y conduira. Un segment restreint peut être excellent si les investissements nécessaires pour le servir sont faibles, ou si ses perspectives d’évolution le rendent stratégique.
Pour une PME, cette nuance change tout. Un segment jugé trop petit par un grand acteur est souvent précisément celui sur lequel une entreprise de taille modeste peut gagner, parce que ses coûts fixes lui permettent d’y être rentable là où un concurrent plus lourd ne le peut pas.
Cibler, c’est décider, pas analyser
La distinction entre segmentation et ciblage paraît scolaire. Elle ne l’est pas, et les manuels recommandent expressément de la tenir, précisément parce que le mot « segmentation » est employé en entreprise pour désigner les deux choses.
La segmentation est un travail d’analyse. Elle produit une carte du marché. Elle ne décide de rien.
Le ciblage est un choix. Parmi les segments identifiés, lesquels allons-nous viser, avec quelles ressources, et comment adaptons-nous en conséquence l’offre, le prix, la distribution et la communication.
Une entreprise qui dit « nous avons fait notre segmentation » et s’arrête là n’a pris aucune décision. Elle a produit un document.
Trois niveaux de cible, qu’il ne faut pas confondre
La pratique publicitaire distingue trois notions que le langage courant écrase en une seule, et cette distinction a une conséquence opérationnelle directe.
Prenons un logiciel de gestion vendu à des entreprises. La cible marketing est le dirigeant qui signe. La cible de communication inclut le comptable, qui ne signe pas mais qui utilisera l’outil tous les jours et peut enterrer le projet en une phrase. Et le cœur de cible peut être un secteur précis, celui où vous avez déjà des références.
La même logique vaut pour une clientèle de particuliers : on vend une console de jeu à un parent en s’adressant à l’enfant, et un voyage à un couple en sachant lequel des deux décide.
Ce sujet est développé dans notre article sur le parcours client, qui n’est pas une personne.
La critique qu’il faut connaître avant de se lancer
Un article honnête sur la segmentation doit mentionner qu’un courant de recherche conteste sérieusement son utilité, et nous préférons le dire que le taire.
L’Ehrenberg-Bass Institute for Marketing Science, rattaché à l’University of South Australia, défend une position opposée à la doctrine classique. Son directeur Byron Sharp l’a exposée dans How Brands Grow, publié chez Oxford University Press en 2010, puis dans une suite co-écrite avec Jenni Romaniuk.
L’argument, résumé fidèlement, tient en trois points. Les données de cet institut montrent que les acheteurs de marques concurrentes d’un même marché se ressemblent beaucoup plus que ne le prédisent les segmentations fines. Les marques croissent principalement en gagnant des acheteurs, c’est-à-dire par la pénétration, et non en fidélisant un segment étroit. Et le modèle segmentation, ciblage, positionnement est explicitement critiqué comme insuffisamment fondé empiriquement.
Ce que nous en retenons, et ce que nous n’en retenons pas. Cette critique porte surtout sur les grandes marques de grande consommation, où les volumes permettent effectivement de viser large et où la différenciation perçue est faible. Elle vaut moins pour une PME, qui n’a ni le budget d’une couverture large ni la capacité de servir tout le monde : pour elle, la question n’est pas de choisir entre segmenter et ne pas segmenter, mais de savoir à qui elle peut dire non sans se mettre en danger.
Nous retenons en revanche pleinement l’avertissement contre la segmentation excessivement fine. Un découpage en douze segments dont aucun ne justifie une offre distincte coûte du temps et ne produit rien. C’est exactement ce que sanctionnent les quatre conditions exposées plus haut.
Positionner, et pourquoi c’est la dernière étape
Le positionnement répond à une seule question : pourquoi cette cible vous choisirait-elle plutôt qu’un autre. Il ne peut donc pas précéder le choix de la cible, ni la connaissance de ceux face à qui vous vous situez.
C’est aussi l’étape la plus exigeante, parce qu’elle se juge sur six qualités simultanées et qu’un positionnement qui en rate une seule ne tient pas. Nous lui consacrons un article entier : les six qualités d’un positionnement qui tient.
Où se branche chacun de vos travaux existants
La démarche relie des chantiers que la plupart des entreprises mènent séparément. Voici où chacun s’insère.
| Votre travail | Son étape | Ce qu’il apporte |
|---|---|---|
| Analyse des clients signés et perdus | Segmentation | Les critères qui séparent réellement |
| Persona | Ciblage | Une incarnation du segment retenu |
| Benchmark concurrentiel | Positionnement | Les places déjà occupées |
| Proposition de valeur | Positionnement | Ce à quoi vous renoncez |
| Parcours client | Ciblage | Les acteurs de la décision |
| Plateforme de marque | Après | La mise en forme durable |
Le piège le plus courant est de construire un persona avant d’avoir segmenté. Un persona est une incarnation : il donne un visage à un segment, ce qui aide à écrire et à décider. Mais si le segment n’a pas été établi sur des critères qui séparent réellement, le persona incarne une intuition de réunion. C’est le sujet de notre article sur le persona qui a été inventé en réunion.
Comment nous intervenons
Nous ne commençons jamais par un atelier de persona, et c’est délibéré.
Nous partons de vos clients réels, signés et perdus. Vingt dossiers suffisent souvent. On cherche ce qui sépare ceux qui ont signé vite de ceux qui ont traîné, et ceux qui sont restés de ceux qui sont partis. Les critères qui sortent de cet exercice sont rarement ceux du plan initial, et ils sont presque toujours transversaux aux découpages habituels par secteur et par taille.
Nous testons ensuite la segmentation obtenue sur les quatre conditions. Pertinence, mesurabilité, atteignabilité, substantialité. Un segment qui échoue à l’une des quatre sort, même s’il est séduisant à décrire.
Nous formulons enfin le positionnement en une phrase, et nous le confrontons aux six qualités. C’est la partie la plus inconfortable, parce qu’elle oblige à renoncer explicitement à des clients que vous serviez jusque-là par défaut.
Ce que vous récupérez : deux ou trois segments dont vous savez la taille et par quel moyen les joindre, une cible retenue avec ses trois niveaux, et une phrase de positionnement qui a passé les six tests.
Par où commencer
Trois gestes, dont le premier ne demande qu’une demi-journée.
Listez vos vingt derniers clients signés et vos dix dernières affaires perdues. Cherchez ce qui les sépare, sans présupposer le critère. C’est l’exercice le plus rentable de toute la démarche, et il ne coûte que du temps de lecture de votre CRM.
Appliquez le test de la décision à chaque segment que vous croyez avoir. Est-ce que je ferais quelque chose de différent pour ce groupe ? Si la réponse est non, ce n’est pas un segment, c’est une description.
Écrivez vos trois niveaux de cible séparément. Qui achète, qui influence, et sur qui vous concentrez l’effort. Cette seule clarification change souvent le plan de communication, parce qu’elle fait apparaître un interlocuteur qu’on avait oublié d’adresser.
À lire aussi : Les six qualités d’un positionnement qui tient et Persona marketing B2B : le vôtre a été inventé en réunion.