Les trois seuils qu’on vous oppose le plus souvent en marketing B2B ont tous la même origine : un investisseur qui partage une intuition. Aucun ne repose sur une étude.
Le ratio de 3 pour 1 entre valeur vie client et coût d’acquisition. La récupération du coût d’acquisition en moins de douze mois. La règle des 40 %. Ces trois règles circulent depuis quinze ans comme si elles étaient mesurées. Nous avons remonté chacune jusqu’à sa source. Voici ce qu’on y trouve, et ce que cela change pour la façon dont vous choisissez vos indicateurs.
Cet article est le pilier de notre série sur la mesure. Il traite du choix des indicateurs. La construction du tableau lui-même est traitée dans l’article sur les trois modèles de dashboard, et le calcul détaillé de chaque métrique dans l’article sur le ROAS, le MER, le CAC et la LTV.
Les trois seuils, et leur chaîne exacte
Reprenons dans l’ordre, parce que chaque cas a sa particularité.
Le ratio de 3 pour 1
Il vient d’un article publié par un associé de société de capital-risque sur son propre site, dans une série consacrée aux métriques du logiciel en abonnement. On y lit que les meilleures entreprises du secteur dépassent un ratio de 3, parfois 7 ou 8.
Ce qu’on ne cite jamais, c’est la phrase qui suit dans le même texte. L’auteur y insiste sur le fait qu’il s’agit de simples lignes directrices, et qu’il existe toujours des situations où il est justifié de s’en écarter. Il indique par ailleurs les avoir validées de façon informelle auprès de deux praticiens qu’il nomme : un directeur financier et un vice-président stratégie, tous deux issus d’éditeurs de logiciels américains de grande taille.
Aucun échantillon chiffré. Aucune méthodologie. Aucune revue par les pairs. Et surtout : nous n’avons trouvé aucune étude indépendante qui valide statistiquement le seuil de 3. Ce qui existe, ce sont des discussions qui le remettent en question.
Le délai de récupération de douze mois
C’est le cas le plus instructif, parce que la citation courante inverse le sens du texte.
Le seuil de douze mois ne vient pas d’une source différente : c’est la même page, le même auteur, la même méthode informelle. Et dans ce texte, l’auteur écrit que les meilleures entreprises récupèrent leur coût d’acquisition en cinq à sept mois, et que la performance devient anémique au-delà de douze.
Autrement dit, le chiffre que tout le monde cite comme un objectif à atteindre est en réalité le plancher à partir duquel l’auteur considérait la situation comme mauvaise. Viser douze mois, c’est viser le seuil de l’échec tel qu’il le définissait.
La règle des 40 %
Son promoteur le plus connu ne se l’attribue pas. Dans son billet de février 2015, il écrit avoir entendu cette règle pour la première fois lors d’un conseil d’administration, de la bouche d’un investisseur en phase tardive dont il ne donne ni le nom, ni le fonds. L’origine réelle s’arrête là : elle est anonyme et intraçable.
Deux tentatives sérieuses de la confronter aux données existent, et toutes deux la nuancent fortement.
Ce dernier point est celui qui compte pour vous. Ces trois règles ont été forgées pour trier des dossiers d’investissement, dans un contexte précis : le logiciel en abonnement américain, financé par capital-risque, à des stades de croissance rapide. Elles répondent à la question « dans laquelle de ces entreprises dois-je mettre de l’argent », pas à la question « comment dois-je piloter la mienne ».
Les opposer à une PME française de services qui réalise deux millions d’euros de chiffre d’affaires revient à juger un boulanger avec les critères d’un fonds d’investissement. Cela ne veut pas dire que ces ratios sont inutiles : le rapport entre ce qu’un client rapporte et ce qu’il coûte à acquérir reste la question centrale. Cela veut dire que le seuil, lui, doit être le vôtre.
Où trouver de la donnée honnête
La question logique qui suit est : puisque ces règles ne valent rien, sur quoi s’appuyer ? La réponse est décevante en volume et rassurante en qualité.
Deux chiffres de cette enquête de référence méritent d’être connus, parce qu’ils décrivent exactement le problème que cet article essaie de traiter.
Le premier défi cité par les dirigeants marketing interrogés est de démontrer l’impact des actions marketing sur les résultats financiers, à 64 % des répondants. Ce n’est pas la génération de leads, ni la notoriété, ni le budget : c’est la démonstration de l’impact. Le deuxième chiffre en dit autant : le défi dont la progression est la plus rapide est de concentrer la donnée et l’analyse sur les problèmes marketing qui comptent vraiment.
Autrement dit, la difficulté n’est pas de mesurer. Elle est de mesurer ce qui décide.
Les définitions, parce que personne ne parle de la même chose
Avant d’organiser quoi que ce soit, il faut fixer le vocabulaire. La plupart des désaccords sur les chiffres entre deux services d’une même entreprise ne portent pas sur la mesure, mais sur ce que le mot désigne.
| Indicateur | Ce qu’il mesure exactement | Le piège de définition |
|---|---|---|
| CPC, coût par clic | La dépense divisée par le nombre de clics facturés | Le clic facturé n’est pas la visite : une part se perd avant le chargement de la page |
| CPL, coût par lead | La dépense divisée par le nombre de formulaires reçus | Ne dit rien de ce que vaut le formulaire, et baisse quand la cible s’élargit |
| CPA, coût par acquisition | La dépense divisée par le nombre d’actions comptées comme conversions | Dépend entièrement de ce que vous avez déclaré comme conversion dans la plateforme |
| CAC, coût d’acquisition client | Tout ce qu’a coûté l’obtention d’un client, média et hors média | Le seul des quatre qui inclut les salaires et les outils, donc le seul comparable à une marge |
| ROAS | Le chiffre d’affaires attribué divisé par la dépense publicitaire | Du chiffre d’affaires, pas de la marge : un ROAS de 1 signifie une perte |
| MER | Le chiffre d’affaires total divisé par la dépense publicitaire totale | Deux définitions opposées circulent, vérifiez toujours laquelle votre interlocuteur emploie |
| LTV | La marge cumulée attendue d’un client sur la durée de la relation | Repose sur une projection de rétention, pas sur une mesure |
Le glissement de sens le plus coûteux se joue entre le CPA et le CAC. Le premier est un chiffre de plateforme : il compte les actions que vous avez déclarées comme conversions, et rien d’autre. Le second est un chiffre d’entreprise : il inclut les salaires, les outils, les honoraires. Entre les deux, le rapport est rarement inférieur à deux, souvent supérieur à trois. Quand un prestataire vous annonce un coût d’acquisition, demandez systématiquement lequel des deux il décrit.
Le détail du calcul de chacun est traité ailleurs : le coût par clic et les trois chiffres qu’on appelle ainsi, le coût par lead et son dénominateur, et le coût d’acquisition client au-delà de la formule.
Comment fixer vos propres seuils
Puisque les seuils publics ne valent rien, il faut bien construire les siens. La méthode tient en quatre étapes et une réunion.
La deuxième étape mérite un exemple, parce qu’elle est plus simple qu’elle n’en a l’air. Supposons un panier moyen signé de 12 000 euros et une marge brute de 60 %. Votre marge par affaire est de 7 200 euros. Si vous acceptez de consacrer un tiers de cette marge à l’acquisition, votre coût maximal par affaire signée est de 2 400 euros. Si une affaire sur quatre se signe parmi les contacts qualifiés, votre coût maximal par contact qualifié est de 600 euros. Et si un contact sur deux est retenu par vos commerciaux, votre coût maximal par contact brut est de 300 euros.
Ces trois nombres sont vos seuils. Ils n’ont demandé aucune donnée extérieure, seulement votre comptabilité et votre CRM. Et ils sont infiniment plus utiles qu’un ratio trouvé dans un article américain.
La troisième étape est celle qu’on saute, et c’est une erreur. Un seuil unique se franchit à peu près un mois sur deux, dans un sens ou dans l’autre, simplement parce que les volumes sont faibles. Trois zones évitent de réagir au bruit : une zone verte où l’on ne fait rien, une zone d’attention où l’on regarde de plus près, une zone d’alerte où l’on agit. Plus vos volumes sont faibles, plus ces zones doivent être larges.
L’arbre qui organise vos indicateurs
Plutôt qu’une liste de cinquante métriques, quatre niveaux qui s’emboîtent. Chaque niveau répond à une question différente, et se lit à un rythme différent.
Le troisième niveau est celui que la plupart des entreprises négligent, et c’est le plus utile. Le taux de qualification bouge en premier quand une campagne se dégrade, bien avant que le coût d’acquisition ne réagisse. Il a aussi l’avantage de forcer une conversation avec les commerciaux, puisqu’il dépend de leur verdict.
Le quatrième niveau, à l’inverse, est le plus décisif et le plus tardif. En cycle long, il ne réagit qu’après la signature, c’est-à-dire trop tard pour corriger quoi que ce soit. Le piloter en hebdomadaire ne le rendra pas plus rapide : cela produira seulement des décisions prises sur du bruit.
Les quatre indicateurs B2B que personne ne met dans sa liste
Les listes toutes faites reprennent invariablement les mêmes métriques, héritées du commerce en ligne. Quatre indicateurs propres au B2B manquent presque toujours, et ils décident davantage que la plupart de ceux qui figurent dans les listes.
Le délai de première réponse est celui qui coûte le plus cher et qui se surveille le moins. Un contact obtenu à 300 euros et rappelé trois jours plus tard vaut nettement moins qu’un contact rappelé dans l’heure. Cette perte n’apparaît dans aucun tableau de bord publicitaire, parce qu’elle se produit après la mesure de la régie et avant celle du commerce. C’est exactement l’angle mort entre les deux services.
Le taux de transformation par origine renverse régulièrement les classements. Un canal qui produit des contacts à 80 euros dont 5 % se signent revient plus cher qu’un canal à 250 euros dont 30 % se signent. Tant que vous ne calculez pas ce taux par source, vous arbitrez à l’aveugle sur le coût apparent.
La part des affaires signées sans campagne est l’indicateur le plus inconfortable et le plus utile. Il dit ce qui se serait probablement produit sans vous. Une entreprise qui découvre que la moitié de ses affaires viennent de recommandations ne doit pas arrêter la publicité, mais elle doit cesser de lui attribuer ce qu’elle n’a pas produit. C’est la seule approche de l’incrémentalité accessible sans dispositif de test coûteux, et le sujet est traité plus en profondeur dans notre article sur le marketing mix modeling et le volume qu’il exige.
Les métriques de vanité, et pourquoi elles survivent
Il existe une explication simple à la présence obstinée d’indicateurs inutiles dans les tableaux de bord : ils sont agréables à regarder et faciles à améliorer. Ce n’est pas un défaut d’intelligence, c’est un effet de structure.
Le test qui les démasque tient en une question. Si cette valeur double demain matin, qu’est-ce que je fais différemment ? Appliqué honnêtement, il sort à peu près toujours les mêmes lignes.
Les impressions, parce qu’elles se multiplient en élargissant simplement le ciblage. Le nombre d’abonnés, parce qu’aucune décision d’entreprise n’en dépend. Le taux de rebond, parce qu’il se dégrade quand une page répond bien à la question posée et que le visiteur repart satisfait. Le temps passé sur le site, pour la même raison inversée : un visiteur qui cherche longtemps est peut-être un visiteur perdu.
Il y a pourtant un usage légitime à ces métriques : le diagnostic. Une chute brutale des impressions signale une rupture technique, un budget épuisé, un compte suspendu. Elles ont leur place dans une alerte, pas dans un tableau de bord de pilotage. La différence entre les deux est qu’une alerte ne se regarde pas, elle se déclenche.
Un dernier repère, pour situer votre effort. L’enquête de référence citée plus haut mesure chaque année la part du budget consacrée au marketing : elle ressort à 11,4 % du budget global des entreprises interrogées et à 9,4 % de leur chiffre d’affaires. Ces chiffres décrivent de grandes entreprises américaines et ne constituent pas une norme applicable à une PME française. Ils servent seulement à rappeler un ordre de grandeur : le marketing pèse une fraction à un chiffre du chiffre d’affaires, et la mesure de son efficacité devrait mobiliser un effort proportionné à cette fraction, pas davantage.
Indicateur de pilotage ou indicateur de reporting : piloter n’est pas rendre compte
Une confusion coûte plus cher que toutes les autres réunies : celle entre l’indicateur qui sert à décider et celui qui sert à expliquer.
Un indicateur de pilotage est lu souvent, par celui qui peut agir, et il est attaché à un geste précis. Il a le droit d’être imparfait, approximatif, partiel. Ce qu’on lui demande, c’est de bouger tôt et dans le bon sens.
Un indicateur de reporting est lu rarement, par quelqu’un qui ne fera rien lui-même, et il sert à rendre compte. Il doit être juste, stable et comparable dans le temps. Il a le droit d’arriver tard.
Vouloir qu’un même chiffre fasse les deux produit systématiquement le pire des deux mondes : une mesure trop lente pour piloter et trop approximative pour rendre compte. Quand un dirigeant demande le coût d’acquisition chaque semaine, ce n’est pas du pilotage, c’est du reporting à la mauvaise fréquence.
La règle qui découle de tout cela tient en trois conditions. Un indicateur mérite sa place s’il existe une décision qui change selon sa valeur, une personne nommée qui agit quand il se dégrade, et un seuil écrit avant d’avoir besoin de le lire. Sans les trois, l’indicateur produit du commentaire.
Et quand l’indicateur devient la cible
Il reste un risque, et il est d’autant plus grand que votre tableau de bord est bien construit.
La formule est connue : quand une mesure devient une cible, elle cesse d’être une bonne mesure. Elle est attribuée partout à un économiste britannique, et cette attribution est fausse.
Voici la chaîne réelle. En 1975, cet économiste formule une observation sur la politique monétaire, en langage technique : toute régularité statistique observée tend à s’effondrer dès qu’on exerce une pression sur elle à des fins de contrôle. En 1996, un universitaire en comptabilité de gestion baptise cette observation du nom de l’économiste et en propose la formulation courte. En 1997, une anthropologue reprend cette formule dans un article sur l’audit des universités britanniques, en citant explicitement sa source. C’est cet article qui l’a fait connaître.
La phrase que tout le monde attribue à l’économiste n’est donc pas de lui. Ce n’est pas qu’une curiosité d’érudition : le texte de 1975 parlait de régularités statistiques exploitées pour du contrôle monétaire, ce qui est plus précis et plus limité que l’usage universel qu’on en fait aujourd’hui.
Sur le fond, l’avertissement reste valable, et il se vérifie tous les jours en marketing. Faites du nombre de leads un objectif contractuel, et vous obtiendrez des leads, dont une part croissante sera inexploitable. Faites du coût par lead un objectif, et il baissera, en même temps que la qualité. C’est la raison pour laquelle nous recommandons de piloter sur des paires d’indicateurs qui tirent en sens contraire, comme le coût par contact et le taux de qualification : optimiser l’un au détriment de l’autre devient visible immédiatement.
Comment nous intervenons
Notre travail sur ce sujet commence toujours par une soustraction, jamais par l’ajout d’un outil.
Nous recalculons vos seuils à partir de vos chiffres. Votre taux de marge donne votre seuil de rentabilité publicitaire, votre panier moyen et vos taux de passage donnent vos coûts maximaux par étape. Cette séance remplace toutes les règles de pouce citées dans cet article, et elle ne mobilise que votre comptabilité et votre CRM.
Nous passons ensuite chaque indicateur existant au test de la décision. Quelle décision change si cette valeur double, qui agit quand elle se dégrade, à partir de quel seuil. Les lignes qui échouent aux trois questions sortent, et elles sont plus nombreuses qu’on ne le croit.
Nous séparons enfin le pilotage du reporting, en écrivant pour chaque indicateur conservé sa fréquence de lecture, son responsable et son seuil, avant d’en avoir besoin.
Ce que vous récupérez : un jeu réduit d’indicateurs dont chacun est rattaché à une décision et à quelqu’un, et des seuils qui sont les vôtres plutôt que ceux d’un fonds d’investissement américain.
Ce que ça change pour vous
Quatre choses, dont la première suffit déjà à changer beaucoup de conversations.
Cessez de comparer vos ratios à des seuils publics. Ils ont été forgés pour trier des dossiers d’investissement dans le logiciel américain financé par capital-risque. Votre seuil de rentabilité publicitaire, lui, se calcule à partir de votre marge : c’est l’inverse de votre taux de marge brute, et rien d’autre.
Choisissez quatre à six indicateurs pour le pilotage, trois ou quatre pour la direction. Pas parce qu’un nombre magique l’impose, mais parce qu’au-delà, plus personne ne sait quelle décision est attachée à quoi.
Écrivez le seuil et le responsable en même temps que l’indicateur. Un indicateur sans seuil écrit à l’avance se lit toujours dans le sens qui arrange, et un indicateur sans responsable nommé produit de l’inquiétude collective plutôt que de l’action.
Pilotez par paires opposées. Coût par contact et taux de qualification. Volume de leads et taux de transformation. Dès qu’un indicateur devient un objectif isolé, il finit par être atteint au détriment de ce qu’il était censé représenter.
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