Si votre charte graphique définit votre couleur de marque par une référence Pantone, elle repose depuis trois ans sur un nuancier que vos logiciels n’ouvrent plus sans licence séparée.
Le retrait s’est fait en deux temps, et la documentation de l’éditeur les date précisément : un retrait progressif engagé à compter du 16 août 2022, puis le retrait des trois derniers nuanciers lors de la version d’octobre 2023. Depuis, appliquer une couleur Pantone dans un logiciel Adobe suppose une licence distincte, à 90 euros par an et par poste en Europe pour le palier d’entrée.
Ce n’est que le symptôme le plus visible d’un problème plus large : une couleur de marque n’est pas un objet unique, c’est une famille de traductions qui ne coïncident jamais tout à fait. Cet article traite ce que vous perdez en changeant de support, et ce que contient réellement un système de couleurs. L’accessibilité et les rapports de contraste, qui sont un autre sujet, sont traités dans notre article sur la commande d’une charte graphique.
Ce qui a été retiré, et ce qui casse vraiment
Les deux parties ne racontent pas la même histoire, et les deux versions sont citables. L’éditeur du logiciel écrit qu’« au début de 2022, Pantone a modifié son modèle de licence avec Adobe, ce qui a entraîné des changements dans la façon dont les clients accèdent aux nuanciers Pantone ». Pantone répond que « la dernière mise à jour effectuée par Adobe sur les bibliothèques Pantone remonte à plus de dix ans », les applications étant de ce fait privées de « plus de 800 couleurs du Pantone Matching System ».
Ce qui continue de fonctionner. La documentation est rassurante sur l’essentiel : les fichiers comportant des nuances issues des nuanciers Pantone « fonctionneront comme avant à l’ouverture ou au placement », y compris dans les versions futures du logiciel. Vos anciens documents ne se sont pas vidés de leurs couleurs.
Le seul point de rupture documenté. Il est précis et il explique l’épisode des « Pantone devenus noirs » de fin 2022. Les fichiers d’image à couches de ton direct, importés dans un logiciel de dessin vectoriel ou de mise en page, « s’affichent en gris ou en noir quand les couleurs des nuanciers ne sont plus disponibles ». C’est un cas d’usage étroit, mais c’est exactement celui d’un logo préparé pour l’impression.
Ce qui n’a pas bougé. Les autres nuanciers intégrés, dont RAL n’est d’ailleurs pas, restent disponibles sans extension ni licence tierce.
Le palier gratuit ne suffit pas. L’offre gratuite donne l’extension et un espace de dix palettes, mais la documentation précise que « la version premium est requise pour utiliser les bibliothèques Pantone dans les applications Adobe Creative Cloud ». Pour appliquer une référence comme nuance dans un fichier, il faut payer.
Et le nuancier physique vieillit. C’est la partie que personne ne dit à une PME : l’éditeur recommande lui-même de remplacer les guides imprimés « tous les 12 à 18 mois », parce que les pigments passent et que le papier jaunit. La référence physique de votre marque a une date de péremption.
Pourquoi une couleur ne passe pas d’un support à l’autre
L’explication courante est qu’une imprimante reproduit moins de couleurs qu’un écran. C’est faux, et le chiffre qui le montre est public.
Les volumes d’abord. Le consortium du web publie les volumes de couleurs exprimables par espace, mesurés en unités perceptibles. L’espace standard des écrans en représente 0,820 million, l’espace étendu des écrans récents 1,233 million, soit environ une fois et demie plus.
Puis la comparaison qui renverse l’intuition. Une association allemande de normalisation chromatique a mesuré la part de l’espace perceptible couverte par chaque profil. En colorimétrie relative, l’espace standard des écrans couvre 39,1 %, et l’offset sur papier couché 39,0 %. Pratiquement la même chose.
Le problème n’est donc pas la quantité, c’est l’identité : ce ne sont pas les mêmes 39 %. Chaque support a sa zone de confort, et elles ne se recouvrent pas. C’est pour cela qu’une couleur peut parfaitement exister à l’écran et être hors d’atteinte sur presse, sans qu’aucun des deux supports soit globalement « moins bon ».
Et voici la variable décisive, qui n’est pas la teinte. En colorimétrie absolue, c’est-à-dire sans compenser par le blanc du papier, les chiffres s’effondrent de façon très inégale : l’offset couché tombe à 27,7 %, et l’offset sur papier non couché à 17,0 %, contre 39,1 % pour l’écran.
Autrement dit, votre marque perd beaucoup plus de couleur en passant du papier couché au papier non couché qu’en changeant de teinte. Le choix du support pèse plus lourd que le choix de la couleur, et c’est l’inverse de ce qui se discute en réunion.
Ce qui passe, ce qui ne passe pas
Le folklore de studio dit que le vert vif, le bleu électrique et l’orange vif posent problème en impression. Les mesures publiées lui donnent raison pour deux d’entre eux, et tort pour le troisième.
Sur le bleu, le constat est contre-intuitif et documenté : l’espace standard des écrans « ne peut représenter que quelques nuances dans la plage des bleus », au point d’être inférieur à l’impression offset dans cette zone, et très inférieur à l’épreuve, dont le volume y est presque deux fois plus grand. Le bleu est donc un cas où l’écran est moins capable que la presse.
La règle pratique qui en découle ne porte pas sur une liste de couleurs interdites, mais sur une méthode : définir la couleur dans un espace indépendant du support, puis produire une déclinaison vérifiée par support plutôt que de laisser chaque prestataire convertir dans son coin.
Concrètement, une charte qui tient définit, pour chaque couleur de marque, des coordonnées indépendantes du périphérique, une valeur écran, une valeur d’impression avec le profil nommé, et une référence matériau si vous avez de la signalétique ou de la peinture. Quatre lignes au lieu d’une, et la discussion avec l’imprimeur cesse d’être une négociation.
Les nouveaux espaces du web changent la donne
Trois fonctions de couleur modernes sont désormais disponibles dans les navigateurs à hauteur d’environ 94 % du parc, et elles règlent deux problèmes que l’hexadécimal ne savait pas traiter.
Le premier est l’accès aux couleurs que l’écran sait afficher. La spécification le formule ainsi : auparavant, « les couleurs plus saturées situées hors de l’espace standard ne pouvaient pas être employées même si l’appareil d’affichage les prenait en charge ».
Le second est l’uniformité perceptuelle, et l’exemple de la spécification est parlant. Dans l’ancien système, le bleu et le jaune ont tous deux une clarté annoncée de 50 %, « mais le jaune paraît manifestement beaucoup plus clair que le bleu ». Dans les nouveaux espaces, leurs valeurs de clarté respectives « reflètent clairement les clartés visuelles des deux couleurs ».
Pourquoi cela compte pour une marque. Une échelle de nuances construite dans l’ancien système produit des paliers qui ne sont pas perçus comme réguliers : certains sauts paraissent énormes, d’autres invisibles. C’est la raison technique pour laquelle beaucoup de chartes ont une gamme de gris qui « saute » au milieu.
Deux couleurs ne font pas un système
La convention veut qu’une marque ait une couleur principale, une secondaire et deux neutres. Cette convention ne vient d’aucune source. Et les systèmes chromatiques publics des grands éditeurs la contredisent par leur densité.
Le premier dérive tout d’une seule couleur. Son algorithme prend la couleur source et en génère cinq couleurs clés, dont il tire cinq palettes tonales d’environ treize tons chacune, qu’il répartit ensuite sur 26 rôles de couleur déclinés en thème clair et thème sombre, chacun en trois niveaux de contraste.
Le deuxième publie dix familles de dix nuances, et chaque nuance est fournie avec ses valeurs écran, ses valeurs d’impression et sa référence de ton direct. Soit cent nuances, plus le noir et le blanc, chacune traduite pour trois supports.
Le troisième décline une seule couleur de marque en seize nuances, et son système en dérive 184 jetons pour le seul thème clair, avec des thèmes sombre et contrasté en parallèle.
Le quatrième expose 225 propriétés de couleur distinctes dans sa feuille de style publiée, du générique au très spécifique.
Ce que cela dit à une PME. Non pas qu’il faut deux cents couleurs, mais que l’unité pertinente n’est pas la couleur, c’est la règle d’emploi. Un système tient quand il répond à la question « quelle couleur pour quoi », pas quand il énumère des teintes. Une charte qui donne six couleurs sans dire laquelle porte un bouton principal, laquelle un message d’erreur et laquelle un fond de section produit exactement la dérive qu’elle prétendait empêcher.
L’échelle 50 à 900 que tout le monde emploie vient d’un système de 2014, qui l’avait empruntée à la logique des graisses typographiques, où 500 est la valeur de base. Elle a été abandonnée par son propre auteur dans la version suivante, au motif que ses paliers n’étaient pas perceptuellement réguliers, c’est-à-dire exactement le défaut que les nouveaux espaces de couleur corrigent.
Les deux chiffres les plus cités du branding couleur
Ils reviennent dans toutes les présentations, et aucun des deux ne tient.
« La couleur augmente la reconnaissance d’une marque de 80 %. » Le chiffre est attribué à des travaux universitaires américains du début des années 1990. Ces travaux portaient sur le traitement de l’information dans des graphiques et des textes, à une époque où les bureaux fonctionnaient avec des écrans monochromes et des imprimantes en noir et blanc. Ils ne portaient pas sur la reconnaissance de marque et ne contiennent pas cette conclusion. La plus ancienne trace identifiable du chiffre est un document commercial d’un fabricant d’imprimantes, daté de 2005.
« 90 % des décisions d’achat se font sur la couleur seule. » Celui-là, je l’ai remonté jusqu’au document d’origine, et le résultat est pire que prévu. La phrase vient du résumé d’une revue de littérature publiée en 2006 : « les gens se font une opinion dans les 90 secondes de leurs interactions initiales, et environ 62 à 90 % de cette évaluation repose sur les couleurs seules ». Trois constats en découlent.
La phrase ne porte aucune référence. Elle figure au résumé et nulle part dans le corps de l’article, dont j’ai cherché le texte intégral.
L’article est une revue de littérature, pas une expérience, et son propre résumé annonce qu’il « met en évidence les incohérences et les controverses entourant la psychologie des couleurs ».
Et sa conclusion dit l’inverse de l’usage qu’on en fait : « ce qui peut être démontré par des études scientifiques sérieuses peut être contredit par la recherche invérifiable conduite par les consultants couleur de l’industrie ». Le même article note par ailleurs que « les preuves reliant des couleurs spécifiques à des réponses spécifiques ne sont pas concluantes ».
Sur la psychologie des couleurs en général, la revue de synthèse de référence du domaine, publiée en 2014, est explicite : la littérature « demeure à un stade naissant de développement », et « un travail considérable sur les conditions aux limites, les modérateurs et la généralisation au monde réel est nécessaire avant que des énoncés conceptuels forts et des recommandations d’application soient justifiés ».
Ce qui est en revanche établi, c’est que l’effet d’une couleur dépend du produit et du positionnement. Une expérience a montré qu’« il est plus approprié que les produits fonctionnels soient présentés dans des couleurs fonctionnelles, et les produits sensoriels et sociaux dans des couleurs sensorielles et sociales », et que « lorsque les gens savent comment les marques tentent de se positionner, ils considèrent comme plus appropriées les couleurs congruentes avec ces positions ». C’est-à-dire l’inverse d’une roue des couleurs universelle.
Comment nous intervenons
Nous arrivons sur ce sujet soit par une refonte, soit par un imprimeur qui annonce qu’il ne peut pas tenir la couleur.
Nous rendons la couleur indépendante de son nuancier. Une marque définie par une seule référence propriétaire est otage d’une licence et d’un guide papier qui vieillit. Nous consignons les coordonnées indépendantes du support, et les déclinaisons vérifiées par usage.
Nous testons la couleur là où elle ira. Un tirage sur le papier réellement employé coûte peu et règle en une fois les débats qui reviendraient à chaque commande. C’est particulièrement vrai si vos supports incluent du papier non couché, où la perte est la plus forte.
Nous écrivons les règles d’emploi, pas seulement les valeurs. Quelle couleur porte quoi. C’est cette partie qui manque dans presque toutes les chartes que nous reprenons, et c’est elle qui fait tenir le système.
Nous retirons les chiffres qui ne tiennent pas. Quand une charte ou une recommandation s’appuie sur les 80 % ou les 90 %, nous le signalons avant qu’un comité de direction ne fonde une décision dessus.
Par où commencer
Ouvrez votre charte et regardez comment la couleur est définie. Si elle l’est par une seule référence de ton direct, ajoutez-lui des coordonnées indépendantes du support avant le prochain projet.
Demandez à votre imprimeur sur quel papier il tire. Couché ou non couché change davantage le rendu que n’importe quel arbitrage de teinte.
Vérifiez l’âge de votre nuancier physique s’il en existe un. Au-delà de dix-huit mois, l’éditeur lui-même recommande de le remplacer.
Cherchez les règles d’emploi dans votre charte. Si elle liste des couleurs sans dire laquelle porte quoi, c’est le chantier à ouvrir, avant d’en ajouter une de plus.
En bref
Les nuanciers Pantone ont quitté les logiciels Adobe en deux temps, le 16 août 2022 puis en octobre 2023. L’accès suppose aujourd’hui une licence séparée à 90 euros par an et par poste en Europe.
Vos anciens fichiers gardent leurs couleurs. Le seul point de rupture documenté concerne les images à couches de ton direct importées dans un logiciel vectoriel ou de mise en page, qui s’affichent alors en gris ou en noir.
L’écran ne reproduit pas plus de couleurs que l’impression : en colorimétrie relative, les deux couvrent environ 39 % de l’espace perceptible. Ce ne sont simplement pas les mêmes.
La variable qui compte le plus n’est pas la teinte mais le papier : en colorimétrie absolue, l’offset couché couvre 27,7 % et le non couché 17 %, contre 39,1 % pour l’écran.
Enfin, les deux chiffres les plus cités du sujet ne tiennent pas. Le second, celui des 90 %, vient du résumé non sourcé d’une revue dont la conclusion met en garde contre la recherche invérifiable des consultants couleur.